Crise présidentielle : Partenariat tripartite du Venezuela avec l’Iran et le Hezbollah libanais

Le président iranien rencontre le président vénézuélien Nicolás Maduro au palais de Saadabad (Iran), en novembre 2015.

La façon dont le Hezbollah et l’Iran sont enracinés au Venezuela et dans le Cône Nord de l’Amérique latine (Partie Nord de l’Amérique du Sud allant du Venezuela au Brésil) renseigne sur ce qui pourrait advenir lorsque Caracas changera de leadership par la force. Le Hezbollah et l’Iran s’appuient tous deux sur des «vagues diasporiques» historiques qui ont contribué à établir les réseaux de soutien à leurs activités. Alors que le Venezuela passe à l’étape suivante, le Hezbollah et l’Iran pourraient disposer d’un réseau prêt à l’emploi à partir duquel ils pourraient attaquer les intérêts américains.

Les récents développements économiques et politiques au Venezuela ont attiré l’attention des médias internationaux et suscité d’innombrables débats sur l’économie du Venezuela, l’aide humanitaire et le rôle de l’influence des États étrangers dans ce pays sud-américain riche en pétrole. Dans l’ombre de ces débats se cache un partenariat trilatéral critique, mais sous-estimé entre le Venezuela, l’Iran et le groupe libanais Hezbollah, qui aura un impact significatif sur l’avenir du gouvernement à Caracas et sur l’influence iranienne dans l’hémisphère occidental.

Bien qu’il s’agisse d’une « paire » apparemment improbable, l’Iran et le Venezuela solidifient régulièrement leurs relations militaires et économiques depuis plus d’une décennie. Les relations bilatérales entre les deux États remontent aux débuts de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). En fait, c’est la confluence du gouvernement d’Hugo Chavez et de la présidence de Mahmoud Ahmadinejad au milieu des années 2000 qui a conduit à la signature d’une douzaine de protocoles d’accord et à l’établissement de plusieurs partenariats axés sur les industries pétrolière et gazière. A une époque où les sanctions occidentales de l’ONU avaient pour but de paralyser l’économie iranienne, la «fortification de Caracas» et les liens fraternels avec Téhéran ont considérablement élargi la portée de la République Islamique, tant sur le plan militaire qu’économique. Même après la mort de Chavez en mars 2013, les relations entre l’Iran et le Venezuela ont continué de se renforcer. La multiplication des pressions exercées par l’Occident sur les deux pays, en particulier depuis l’entrée en fonction du président Donald Trump en janvier 2017, ont incité Caracas et Téhéran à se rapprocher davantage.

Il est peut-être surprenant de constater que l’Iran ait utilisé le Hezbollah comme mécanisme clé pour étendre son influence au Venezuela et sur l’ensemble du continent sud-américain. Les cellules liées au Hezbollah existent au Venezuela depuis les années 1990. De part l’héritage du colonialisme, de l’esclavage, de l’effondrement de l’Empire ottoman, de la crise des réfugiés palestiniens et de la guerre civile libanaise, l’Amérique du Sud compte de nombreuses populations arabes et musulmanes. Ces diasporas ont joué un rôle crucial dans la croissance de l’influence de l’Iran et du Hezbollah en Amérique latine.

Contexte historique : L’Islam en Amérique latine

Tout au long de l’histoire, trois vagues de migrants musulmans ont débarqué sur les côtes de l’Amérique latine. La première vague de migrants musulmans est arrivée dans les Amériques au XVIe siècle avec les armées espagnoles et portugaises. Les musulmans de l’époque revendiquaient le catholicisme comme religion. Mais ceux qui restaient secrètement fidèles à l’islam étaient appelés morisques. Les chercheurs pensent que cette première vague de migrants musulmans a été éradiquée pendant l’Inquisition catholique lorsqu’ils ont été brûlés sur un bûcher pour apostasie.

La deuxième vague de migration musulmane est venue d’Afrique en tant qu’esclaves. En tant que travailleurs « importés » du Nouveau Monde, elle a aussi naturellement apporté l’Islam qui s’est manifesté principalement dans les communautés locales au sein de l’économie esclavagiste de l’époque. En 1830, les musulmans africains au Brésil ont formé un État musulman de courte durée. La même année, la troisième vague a commencé et, en 1990, des migrants syriens et libanais, qui étaient musulmans, ont commencé à arriver. Cette vague s’est installée le long des côtes des Caraïbes et du Venezuela, y compris l’île de Curaçao (Antilles néerlandaises).

Des musulmans sunnites ayant des racines en Inde, au Pakistan et en Indonésie se sont également installés au Suriname, qui borde le Brésil sur la côte atlantique de l’Amérique du Sud. Représentant entre 13 et 20 % de la population, les musulmans font désormais partie du tissu social et politique du Suriname.

La migration des Caraïbes et l’afflux de musulmans ont également eu un impact sur l’évolution de la situation au Venezuela aujourd’hui. Les immigrants au Venezuela sont répartis assez uniformément entre toutes les grandes villes des provinces du nord le long de la côte. Les arrivées arabes dans la ville portuaire insulaire de Curaçao, au large des côtes vénézuéliennes, ont également permis à la communauté de Willemstad, la capitale des Antilles néerlandaises, de s’installer dans son voisinage. Ainsi, une nouvelle vague d’immigrants a peuplé les communautés islamiques de plus en plus diversifiées du Cône Nord.

La Colombie a également une population arabe importante avec le développement des zones de libre-échange sur l’île de San Andrés, et surtout de Maicao sur la péninsule de Guajira près de la frontière du Venezuela. La communauté locale a été en mesure de reproduire la domination arabe que l’on trouve dans le commerce de détail dans les villes. En fait, la communauté musulmane la plus forte se trouve dans le Cône Nord. La construction de réseaux d’affaires a finalement conduit à la création de la zone de libre-échange, Isla Margarita, qui a permis au Hezbollah de prendre pied et de corrompre la communauté locale.

Un dernier facteur qui a aidé le Hezbollah à gagner du terrain dans le Cône Nord, outre ces réseaux de soutien diasporique, est venu d’un mélange de deux phénomènes : l’expansion de la construction de mosquées et la vague de conversion des Latinos du catholicisme à l’islam qui a débuté à la fin des années 1980. La capacité de construire des mosquées en Colombie en vertu de la nouvelle constitution de 1991, qui met l’accent sur l’ethnicité et la diversité culturelle, a entraîné le développement de la construction de mosquées qui ont alimenté d’autres communautés islamiques des Caraïbes dans le Cône Nord et au Venezuela en particulier.

La conversion du catholicisme à l’islam dans le Cône Nord est un phénomène résultant de conflits familiaux impliquant le patriarcat. Le genre joue un rôle dans le fait que les convertis tentent généralement de fuir les restrictions de la culture latine afin d’adopter un système de croyances moins restrictif ; ainsi, ils deviennent susceptibles d’être recrutés par le Hezbollah. Adopter une nouvelle vie après la conversion est une porte d’entrée vers le recrutement. Ce phénomène est observé dans toute la région, y compris au Suriname et au Guyana, où les réfugiés afghans rejoignent désormais les mosquées locales et où les autorités s’inquiètent des recruteurs du Hezbollah.

Ainsi, l’impact de la migration sur la démographie religieuse du Cône Nord est clair. Le Hezbollah s’est solidement implanté dans plusieurs grandes villes côtières. Lorsque les problèmes du Venezuela produisent le bon environnement, le groupe peut passer à l’action et profiter du vide.

De Caracas au Sud-Liban : Le partenariat de Maduro avec le Hezbollah

Le Hezbollah est étroitement lié au trafic de drogue au Venezuela, en particulier sur l’île de Margarita. Des rapports faisant état d’officiers militaires vénézuéliens formant des militants islamistes sur l’île ont fait surface en 2010, établissant un lien de narco-terrorisme entre le gouvernement vénézuélien, l’Iran et le Hezbollah.

Pour illustrer la profondeur de cette relation, l’ancien vice-président vénézuélien Tareck al-Aissami a été largement soupçonné de collaborer avec le Hezbollah pour fournir des passeports vénézuéliens et des cartes de sécurité sociale aux immigrants islamistes. Ces faux documents ont permis à plusieurs membres du Hezbollah d’obtenir des visas américains et d’établir des cellules terroristes aux États-Unis.

L’instabilité économique et politique actuelle au Venezuela et les pressions géopolitiques croissantes exercées par les États-Unis sur l‘Iran et le Venezuelapourraient précipiter une évolution inquiétante des relations entre le Venezuela, l’Iran et le Hezbollah. Par exemple, on s’inquiète de l’afflux possible de militants islamistes au Venezuela et dans l’ensemble de la région, qui pourrait entraîner des activités terroristes, une recrudescence du trafic de drogue et la propagation de l’islamisme dans tout l’hémisphère occidental.

Pour l’Iran, la possibilité d’utiliser les combattants du Hezbollah comme mandataires pourrait constituer une avancée géopolitique importante contre les États-Unis et les intérêts américains dans toute la région. Alors que le président Trump poursuit sa campagne contre la République Islamique et que les États-Unis sont déjà intervenus dans les affaires vénézuéliennes, l’instabilité régionale pourrait s’avérer une occasion rare pour l’Iran et ses représentants d’agir dans l’hémisphère occidental. En établissant une empreinte physique et militaire aux portes des États-Unis, l’Iran pourrait accroître considérablement son influence dans d’autres affaires diplomatiques et militaires.

Il est important de noter qu’un changement dans la direction du Venezuela nuirait à l’Iran et aux intérêts du Hezbollah dans l’hémisphère occidental. En plus des partenariats pétroliers et gaziers, le Venezuela s’était auparavant engagé à fournir à l’Iran un réseau de renseignement sophistiqué qui permettrait à la République Islamique d’accéder plus librement à l’Amérique du Sud avec ses militants et son matériel. Face à l’insatisfaction généralisée à l’égard du gouvernement Maduro et de sa corruption, il est possible que le prochain gouvernement abandonne les relations étroites avec l’Iran et ses mandataires, ce qui retarderait considérablement l’influence de Téhéran dans les Amériques…

Par Théodore Karasic et Bridgett Neff

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Traduction Alexandra Allio De Corato

Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 85 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

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