Comment les États du Golfe se sont-ils mis au lit avec Israël et ont oublié la cause palestinienne?

La ministre israélienne de la Culture et des Sports Miri Regev (Centre), Mohamed Bin Thaaloob al-Derai, président du judo de lutte des Emirats Arabes Unis (G), et Marius Vizer (D), président de la Fédération internationale de kickboxing et de judo, discutent lors du tournoi Grand Slam d'Abu Dhabi le 27 Octobre 2018 dans la capitale émirati Abu Dhabi. (IMAGES DE STRINGER/AFP)

Benjamin Netanyahu tisse des liens avec les dirigeants arabes anti-iraniens, de Riyad à Doha, et parie sur le fait qu’un accord de paix n’est plus une condition nécessaire pour normaliser les relations diplomatiques.

Le sommet de Varsovie de Février, dont on a tant parlé, n’a guère accompli de choses. Les États-Unis ont tenté de persuader leurs alliés européens d’abandonner l’accord nucléaire iranien, et de faire pression en faveur de nouvelles sanctions contre Téhéran, ce qui ne s’est pas produit. Le seul enthousiasme est venu d’Israël et de certains Etats du golfe Arabo-Persique qui n’ont pas hésité à faire étalage de leur alliance ouverte contre l’Iran.

Les ministres des Affaires étrangères des Emirats Arabes Unis, de l’Arabie Saoudite et du Bahreïn étaient assis aux côtés de Benjamin Netanyahu lors du grand dîner d’ouverture. C’était censé être une réunion à huis clos, mais Netanyahu a quand même divulgué une vidéo du rassemblement, où le haut responsable du Bahreïn disait que l’Iran était le principal obstacle au règlement du conflit entre Israël et les Palestiniens. Le ministre des Affaires étrangères des Emirats Arabes Unis a également été montré en train de défendre le « droit » d’Israël à bombarder des cibles en Syrie. La fête de l’amour était, comme l’a fait remarquer le vice-président américain Mike Pence, « une nouvelle ère ».

Ensuite, il y eut la poignée de main entre Netanyahu et le ministre des Affaires étrangères d’Oman ainsi qu’une brève interaction avec le ministre des Affaires étrangères yémenite, qui ont tous été la cible de l’offensive de charme mené par le Premier ministre israëlien avant les élections du 9 Avril. La promesse de Netanyahu de resserrer toujours plus les liens avec les Etats arabes, l’a amené à se rendre au Tchad et à Oman, alors qu’il est de plus en plus désireux de montrer qu’un Etat palestinien n’est plus un préalable à la normalisation des liens avec les Etats musulmans et arabes de la région.

Israël s’est longtemps considéré comme une « oasis démocratique » luttant contre de nombreux ennemis dans une région instable. Cette image fut déjà utilisée à son époque par Ehud Barak, l’ancien premier ministre, lorsqu’il a comparé Israël à une villa dans la jungle.

Cependant Netanyahu semble avoir embrassé certains de ces mêmes ennemis, étayant sa base avant les élections en prétendant qu’Israël n’est plus le paria régional qu’il était autrefois. Il a tenté de trouver un terrain d’entente avec ces anciens ennemis, par mépris mutuel à l’égard de l’Iran et des intérêts commerciaux communs, dans l’espoir que ces points communs l’emporteront sur la solidarité arabe avec les Palestiniens. Les Saoudiens et d’autres Etats du Golfe, qui, à un moment donné, ont défendu la cause palestinienne, non seulement chez eux, mais aussi auprès de leurs homologues occidentaux, ont changé de cap avec le temps.

La nouvelle relation entre le Golfe et Israël s’inscrit dans le cadre d’un changement plus vaste que l’administration du président américain Donald Trump tente de mener, par lequel les Etats arabes sunnites régionaux s’alignent ouvertement avec Israël dans l’opposition à l’Iran. La Maison-Blanche considère qu’un accord de paix israélo-palestinien « édulcoré » s’inscrit dans ce processus.

Avant de partir pour le Tchad le 20 Janvier, Netanyahu a appelé sa visite, qui a marqué la reprise des relations diplomatiques entre les deux pays après leur rupture en 1972, « une partie de la révolution que nous faisons dans le monde arabe et islamique ; je vous avais promis que cela arriverait. … Il y aura plus de pays », a-t-il juré. De même, il s’est montré disposé à révéler les liens, pas si secrets, d’Israël avec les « fils d’Ismaël » (les arabes) tout en continuant à déclarer qu’aucun colons de Cisjordanie ne serait forcé de partir sous son gouvernement.

En Octobre 2018, Netanyahu s’est rendu à Oman et a rencontré son dirigeant, le sultan Qaboos, en profitant de l’occasion pour renforcer son argument, selon lequel les colonies israéliennes, l’occupation et le siège des Palestiniens ne sont pas un obstacle à la création de liens avec le monde arabe. Récemment, Netanyahu s’est également vanté du fait que des avions de passagers israéliens pouvaient survoler Oman et le Soudan (et un vol à destination d’Israël a même survolé l’Arabie Saoudite en Mars dernier), ce qui lui a permis de remporter une nouvelle victoire pour son effort d’intégration régionale.

L’année dernière, une délégation israélienne s’est rendue au Bahreïn pour une conférence organisée par l’UNESCO (ironiquement, le même organisme des Nations Unies qui a été désavoué et abandonné par les Etats-Unis en raison d’un parti pris anti-Israël). Il n’y a pas de relations diplomatiques avec le royaume du Golfe, mais comme ses voisins qui s’inquiètent face à l’Iran, le Bahreïn s’est rapproché d’Israël. En Mai 2018, son ministre des Affaires étrangères a tweeté sur le droit d’Israël à se défendre après que des missiles iraniens aient été lancés sur des cibles dans le plateau du Golan occupé, depuis la Syrie. En Décembre 2017, une délégation interconfessionnelle bahreïnienne qui ne comprenait aucun représentant du gouvernement, a fait la « une » des journaux lors de sa visite à Jérusalem, quelques jours seulement après que Trump eut annoncé sa décision de reconnaître la ville sainte comme capitale d’Israël.

Les Emirats Arabes Unis et Israël entretiennent des relations de travail depuis des décennies, couvrant la défense, la technologie et l’agriculture. Mais en Octobre 2018, les Emirats Arabes Unis sont allés plus loin en permettant de jouer l’hymne national israélien lors d’un tournoi de judo à Abu Dhabi alors que la ministre des sports israélienne, en larmes, remettait une médaille à Sagi Muki, qui avait remporté la médaille d’or. En revanche, l’attitude permissive de l’Arabie Saoudite à l’égard des relations informelles est plus récente. Elle a commencé après la mort du roi Abdallah en 2015 et avec l’accession de Muhammad bin Salman à son poste de prince héritier en 2017.

Même le Qatar, qui a été isolé et évité par plusieurs autres Etats du Golfe et l’Egypte, en raison de ses liens avec des groupes islamistes, a également conclu des accords de travail avec Israël depuis des années, dont le dernier en date était de permettre à Doha d’acheminer des fonds vers la bande de Gaza pour améliorer la situation humanitaire catastrophique dans cette enclave assiégée. Afin d’obtenir l’approbation des principaux groupes judéo-américains, le Qatar a récemment censuré un documentaire sous couverture d’Al Jazeera sur le lobby israélien aux Etats-Unis. Il a également dépensé des millions de dollars pour courtiser les dirigeants de ces organisations et les conduire en première classe à Doha, selon un rapport de Haaretz.

La question palestinienne a longtemps été utilisée comme un détournement, pour les gouvernements de la région sur les problèmes intérieurs urgents. Dans le cas des Emirats Arabes Unis, les dirigeants considèrent que les Palestiniens n’ont pas grand-chose à offrir. Israël, pour sa part, se vend comme une plaque tournante de l’innovation, une position à laquelle les Emirats Arabes Unis aspirent.

Certains en Israël ont embrassé le plan de Netanyahu à savoir contourner le problème Palestinien. Un article du correspondant diplomatique Herb Keinon publié dans le Jerusalem Post après la conférence de Varsovie affirmait que les Palestiniens n’avaient plus de droit de veto sur les liens arabes avec Israël. « Pour faire face à l’ennemi commun, l’Iran, et à la terreur islamique radicale, ces pays ont montré un intérêt à traiter avec Israël même s’il n’y a pas de processus diplomatique avec les Palestiniens pour ainsi dire », a-t-il affirmé.

L’offensive de charme ne s’est pas limitée à Netanyahu et à l’aile droite d’Israël. Début Décembre, Avi Gabbay, le chef du Parti travailliste, a effectué une visite secrète aux Emirats Arabes Unis, après avoir dit à ses collègues de l’ancienne Union sioniste qu’il était trop malade pour assister à Hanoukka (importante célébration juive) . Dans un effort pour consolider ses références en matière de politique étrangère avant les élections israéliennes d’Avril, il a rencontré de hauts responsables à Abou Dhabi, où il aurait discuté de l’Iran et du conflit avec les Palestiniens. Gabbay espère qu’une telle visite dans un état influent du Golfe aidera les travaillistes dans les urnes (la plupart des observateurs politiques israéliens pensent que ce ne sera pas le cas).

Entre-temps, la droite est enhardie et disposée à s’engager avec les Saoudiens et les autres pays du Golfe et ce à tous les niveaux en raison d’une opposition commune à l’Iran et à son influence régionale. Ils ne voient aucune raison de conclure un accord de paix douloureux avec les Palestiniens. Netanyahu est convaincu qu’il peut soumettre le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas et que les Palestiniens finiront par accepter une autonomie limitée dans des ghettos disjoints, permettant à Israël de « se laver les mains » du problème palestinien.

Toutefois, même avec la menace iranienne omniprésente, tout le monde en Israël n’est pas convaincu que le contournement des Palestiniens aidera à former le rempart nécessaire contre Téhéran et à apporter au pays la paix qu’il souhaite chez lui et dans la région.

Cette relation plus ouverte avec le Golfe met en relief le schisme entre les institutions politiques et de sécurité israéliennes car beaucoup de membres de l’élite de la défense de l’ancienne garde croient encore en un accord à deux Etats. Cependant, l’intégration régionale étant assurée et les Palestiniens constituant bientôt la majorité de la population vivant sous contrôle israélien, la seule option qui leur restera sera de s’engager dans une lutte pour l’égalité des droits avec les Israéliens juifs, notamment le droit de vote aux élections israéliennes.

Ce serait le pire cauchemar d’un gouvernement de gauche qui obligerait « les Israéliens de gauche » à concilier leur philosophie politique apparemment « ouverte » avec la réalité d’écraser un mouvement de protestation populaire exigeant l’égalité, qu’ils feraient tout pour éviter.

La stratégie actuelle qui consiste à ne pas aborder la question de l’Etat palestinien « va à l’encontre des intérêts israéliens, car parmi les questions qui nous entourent, la plus existentielle est la question palestinienne », a déclaré Nadav Tamir ancien conseiller politique du président Shimon Peres à la conférence J Street de l’an dernier. « Parce que c’est la seule question qui menace l’identité d’Israël en tant que patrie du peuple juif en démocratie. »

Beaucoup de sionistes libéraux croient que Netanyahu maintient la situation parce que le statu quo le sert politiquement. Mais son indécision, disent-ils, mènera finalement à une solution à un seul Etat, ce qu’ils ne peuvent accepter. Si entre le Jourdain et la Méditerranée, il y a autant de Palestiniens que de Juifs, Israël donnera-t-il aux Palestiniens les mêmes droits ? Leur permettre d’être élus ? Leur accorder le droit de retour ? Ces idées entrent en conflit avec l’idée même de l’Etat d’Israël comme patrie du peuple juif. Et c’est là que réside l’énigme.

Les experts militaires à la retraite et les responsables qui soutiennent une séparation d’avec les Palestiniens croient qu’il est illusoire de faire la paix avec d’autres Arabes aux dépens des Palestiniens.
S’exprimant lors de la conférence de J Street au printemps dernier, Israela Oron, un général de brigade à la retraite de l’armée israélienne et une autorité en matière de sécurité, a déclaré : « Cela n’arrivera jamais. …[Il n’y a] aucun moyen pour[les Arabes] de promouvoir les relations entre eux et Israël, à moins qu’Israël ne leur donne quelque chose en retour en termes de nos relations avec les Palestiniens. »

Certains, comme Oron, considèrent la détente de Netanyahu avec les pays du Golfe, sans aborder la question palestinienne, comme imprudente. Les commandants de la Sécurité d’Israël, un groupe d’anciens hauts responsables de la sécurité qui soutiennent une solution à deux Etats. En effet, en « se séparant » des Palestiniens et en adhérant à un cadre de sécurité régional, ils estiment qu’il est irresponsable de contourner les Palestiniens, par annexion ou autrement, car cela mènera Israël sur la voie d’un Etat.

Netanyahu s’est fait remarquer par environ une décennie d’intransigeance depuis le premier mandat du président Barack Obama, démontrant qu’Israël n’a pas besoin de faire de concessions significatives aux Palestiniens pour réaliser sa propre initiative de paix arabe. Le fait qu’Israël pourrait préparer le terrain pour une solution à un seul Etat à l’avenir semble perdu, pour son gouvernement actuel. Le manque de motivation du gouvernement israélien pour résoudre le conflit et les délibérations de la Knesset sur l’annexion de certaines parties de la Cisjordanie sont « des idées très dangereuses », avait déclaré M. Oron. « Cela signifie que nous allons annexer un territoire. Mais avec le territoire, il y a autre chose, comme les Palestiniens. L’annexion de la population de Cisjordanie à Israël nous mène directement à un endroit où nous ne voulons vraiment pas[être]. »

M. Netanyahu reste un provocateur à l’approche des élections d’Avril, malgré la décision du procureur général d’Israël de l’inculper pour corruption. Le parti Bleu et Blanc mené par Benny Gantz et Yair Lapid, a augmenté la mise pour Netanyahu et est devenu maintenant son challenger le plus sérieux. Selon les sondages, le nouveau parti est au coude à coude avec le Likoud et soutient les pourparlers avec les Palestiniens.

La plupart des partis politiques qui se présentent aux prochaines élections n’ont pas proposé la fin du régime militaire en Cisjordanie et le siège de Gaza, et les gouvernements arabes semblent s’en «moquer». De plus, les gouvernements du Golfe ont largement écarté leur propre tentative de diplomatie entre Israéliens et Palestiniens, choisissant plutôt d’aller de l’avant avec la normalisation, qu’un plan de paix soit en place ou non.

Ces ouvertures confirment le début d’une nouvelle ère dans la politique du Moyen-Orient, où la Palestine n’est plus la question déterminante.

Par DALIA HATUQA, Journaliste spécialiste du conflit Israélo-Palestinien

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Traduction Alexandra Allio De Corato

Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 85 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

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