Ce que la visite de Rouhani en Irak nous apprend sur la politique de l’Iran à l’égard de la Syrie

Le président iranien Hassan Rouhani lors d'une rencontre avec des chefs tribaux à Karbala, en Irak, le 12 mars 2019. REUTERS/Abdullah Dhiaa Al-Deen

Un aspect largement ignoré, et pourtant très important de la visite de trois jours du président iranien en Irak, concerne les implications explicites et implicites de ce voyage pour la politique de l’Iran en Syrie.

Le récent voyage, historique, du président iranien Hassan Rouhani en Irak a été suivi de près et discuté sous divers aspects par les médias et les analystes du monde entier. Certains observateurs ont mis l’accent sur l’aspect bilatéral, parlant de l’importance de la visite en termes d’influence croissante de l’Iran en Irak, tandis que d’autres l’ont analysée dans le contexte des plans de l’Iran pour surmonter les sanctions américaines. Il y a également eu des débats sur la signification même du voyage de Rouhani pour les divisions politiques internes en Iran et en Irak.

Cependant un aspect largement ignoré, et pourtant très important de la visite de trois jours du président iranien en Irak concerne les implications explicites et implicites de ce voyage pour la politique de l’Iran en Syrie.

Le premier point, à cet égard, concerne les plans de l’Iran pour le processus de reconstruction de la Syrie d’après-guerre. Après avoir conclu un certain nombre d’accords économiques et de mémorandums d’accord avec le gouvernement syrien au cours des derniers mois, il semble que l’Iran « aille de l’avant », avec un plan plus concret pour jouer un rôle actif dans la reconstruction du pays.

L’un des principaux accords signés lors de la visite d’ Hassan Rouhani à Bagdad concernait la construction d’un chemin de fer reliant le poste frontière de Shalamcheh en Iran à Bassorah (Irak).

En fait, cela s’inscrit dans le cadre du projet iranien d’établir une liaison ferroviaire entre ses frontières occidentales et la Syrie, qui sera étendue vers le port méditerranéen de Lattaquié, en Syrie. Le chemin de fer est défini dans le plan à plus long terme de Téhéran pour jouer un rôle central dans l’Initiative de la ceinture et de la route de la Chine, en servant de plaque tournante de transit entre l’Est et l’Ouest. Dans le même temps, certains rapports publiés lors de la visite de Rouhani en Irak indiquent que le gouvernement syrien va céder la gestion du terminal à conteneurs du port de Lattaquié à l’Iran. Ainsi, Téhéran semble accélérer son ambitieux plan de transit en s’adressant simultanément aux gouvernements syrien et irakien.

D’autre part, lors du départ de Rouhani pour l’Irak le 11 mars, le chef de la Chambre de commerce iranienne, Gholamhossein Shafei, a dévoilé un autre plan économique impliquant l’Irak et la Syrie. « Compte tenu des plans futurs de l’Iran pour une plus grande participation aux activités économiques en Syrie, la Chambre iranienne propose un traité trilatéral entre l’Iran, l’Irak et la Syrie fondé sur le libre-échange », a déclaré M. Shafei.

Il n’est pas certain que l’idée ait été discutée lors des pourparlers de Rouhani avec les responsables irakiens, mais cela signifie en revanche que l’Iran envisage l’établissement de nouvelles structures économiques dans la région avec la participation « d’États amis ». Pendant que M. Rouhani se trouvait à Bagdad, une délégation commerciale syrienne se trouvait à Téhéran pour mener des négociations avec des responsables économiques iraniens. Les pourparlers se seraient conclus par la signature de 18 mémorandums d’accord.

Les développements susmentionnés signifient que l’Iran est apparemment en train de définir la question de la reconstruction de la Syrie, ainsi que sa présence économique dans la Syrie d’après-guerre, dans un cadre régional. Bien que la nouvelle impulsion de l’Iran en faveur du développement de liens économiques avec ses voisins soit largement considérée comme une tentative de contourner les sanctions américaines, l’avancée de Téhéran dans cette direction prend apparemment une forme plus structurée et multilatérale. Cela annoncerait l’émergence d’un « agenda géo-économique régional » de la politique étrangère iranienne, dont les deux principaux piliers seraient l’Irak et la Syrie.

L’importance politique de la visite de M. Rouhani pour le programme syrien de l’Iran n’est pas moindre. En effet, cet aspect de la question doit être considéré comme faisant suite à la récente visite du Président syrien Bachar al-Assad à Téhéran, où il avait rencontré l’Ayatollah Ali Khamenei, Guide suprême iranien, ainsi que Rouhani. Estimant que la visite d’Assad à Téhéran avait été un succès, l’ambassadeur d’Iran en Syrie, Javad Torkabadi, avait parlé le 11 mars de la visite possible de Rouhani à Damas dans un avenir proche. Bien qu’aucun détail concret n’ait été annoncé jusqu’à présent sur cette question, cette éventuelle visite pourrait indiquer au monde que l’influence de l’Iran en Syrie ne se limite pas à la sphère militaire mais comporte également une aile politique.
En d’autres termes, bien que le discours commun soit que la politique régionale de l’Iran est effectivement menée par le Corps des gardiens de la révolution islamique (IRGC) et en particulier son bras extérieur, la Force Al-Quds, la récente visite du président iranien en Irak et son éventuelle visite en Syrie indiquent un rôle croissant de l’administration iranienne dans les dossiers régionaux. Cela ne signifie pas pour autant que Rouhani poursuit un programme différent de celui qui a été convenu au plus haut niveau de « l’establishment politique » de la République Islamique, ni que Rouhani essaie de mettre de côté l’IRGC.

Au lieu de cela, cette nouvelle ligne pourrait indiquer une sorte de « division du travail » en cours d’élaboration entre les deux institutions, où les réalisations militaires et l’influence de l’IRGC en matière de sécurité dans la région se traduiraient par des avantages politiques et économiques concrets pour l’administration Rouhani.

Il n’est donc pas surprenant qu’Abdollah Ganji, le directeur général du journal conservateur Javan, qui est proche de l’IRGC, ait demandé à Rouhani d’organiser un voyage en Syrie immédiatement après son retour d’Irak. Cette nouvelle division du travail pourrait également rendre plus probable la conclusion d’un accord entre l’Iran et ses rivaux concernant la région, y compris la Syrie.

Par ailleurs, la rencontre de Rouhani avec Faleh al-Fayyad, le chef des Unités de mobilisation populaire (UMP) irakiennes (unités para-militaires principalement chiites), pourrait donner un aperçu des difficultés quant au maintien de l’Iran en Syrie, à savoir le rôle futur des groupes armés pro-Iran. Autrefois connue comme une alliance assez faible aux groupes chiites irakiens luttant contre l‘Etat Islamique, l’UMP est désormais considérée par Téhéran comme étant au même niveau que les institutions gouvernementales officielles de l’Irak.

On peut s’attendre à ce que la même tendance s’applique aux groupes pro-iraniens en Syrie. En d’autres termes, le scénario le plus souhaitable pour l’Iran serait d’aider ces groupes à s’unir sous une seule bannière et à travailler étroitement avec le futur gouvernement syrien tout en restant fidèles à la République Islamique. Reste à voir si un tel scénario peut se réaliser, mais ce pourrait être la meilleure façon pour l’Iran de préserver son influence dans la Syrie d’après-guerre.

Par Hamidreza Azizi, Professeur adjoint d’études régionales à l’Université Shahid Beheshti et membre du conseil scientifique de l’Institut des études iraniennes et eurasiatiques (IRAS) à Téhéran.

Lien vers l’article original

Traduction Alexandra Allio De Corato

Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 85 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*