Bachar Al Assad et le Grand Monde Arabe

Manifestation contre Bachar Al-Assad
Garçon tenant une image barrée du Président syrien, Bachar al Assad, lors d'une manifestation face à l'Ambassade de Russie à Shaab (Koweit), contre le rôle de la Russie à Alep , le 14 Décembre 2016. /Reuters Stéphanie McGehee.

Alors que la Russie tente de convaincre les pays arabes de normaliser les relations avec Assad, les Etats-Unis s’efforcent de retarder le processus afin de ne pas compromettre leur capacité à faire pression pour une solution durable en Syrie.

Par Giorgio Cafiero et Ali Bakeer.

L’issue du quatrième sommet sur le développement économique et social dans le monde arabe (AESD), qui s’est tenu au Liban, le mois dernier, en dit long sur les profondes divisions du Moyen-Orient. Le rôle de l’Iran au Levant et la légitimité du président syrien Bachar al-Assad polarisent incontestablement les questions dans la région. Tous deux pourraient ralentir le processus par lequel le gouvernement syrien, les citoyens et les autres pays arabes parviendraient à un accord sur un règlement durable de la guerre civile qui dure depuis huit ans. Cet accord serait synonyme d’un retour de la paix et de stabilité en Syrie.

Dans les jours et les semaines qui ont précédé le sommet économique régional de Beyrouth, de nombreux membres de la Ligue arabe ont fait connaître leurs positions divergentes sur la normalisation des relations avec le régime syrien.

L’Irak, qui a maintenu des liens avec le gouvernement d’Assad tout au long de la crise syrienne, a exprimé son soutien au retour de la Syrie au sein de la Ligue arabe le mois dernier. Les responsables à Bagdad plaident depuis des années pour que la Ligue arabe réintègre le gouvernement d‘Assad, que l’organe a suspendu en 2011. L’étroite coordination militaire entre Bagdad et Damas dans la lutte contre l’État islamique en Irak et al-Sham (ISIS) souligne à quel point l’Irak considère le régime d’Assad comme un partenaire de sécurité essentiel.

En décembre 2018, les Émirats arabes unis (EAU) et le Bahreïn ont rouvert leurs missions diplomatiques à Damas, peu après la visite du président soudanais Omar al-Bashir à Assad. Les relations de la Jordanie et de la Tunisie avec Damas se  dégèlent également . Par ailleurs, l’Algérie, le Liban, la Mauritanie et Oman n’ont jamais rompu leurs relations diplomatiques avec le régime syrien. Selon certains observateurs, à des degrés divers, ces quatre gouvernements arabes ont même pris le parti du régime dans la guerre civile syrienne.

Mais tous les membres de la Ligue arabe ne souhaitent pas embrasser le régime baasiste de Damas.

Le mois dernier, les dirigeants du Qatar ont souligné que Doha ne normaliserait pas ses relations avec Assad et continuerait de refuser le retour du régime dans la Ligue arabe. Selon les responsables qatariens le régime d’Assad a commis des crimes de guerre et, les raisons pour lesquelles Doha a soutenu la suspension de l’adhésion de la Syrie à la Ligue arabe demeureront tant que ce régime sera en place .

L’Arabie Saoudite a récemment démenti les rumeurs selon lesquelles Riyad serait sur le point de suivre l’exemple d’Abu Dhabi et Manama dans la réouverture des missions diplomatiques en Syrie. Pourtant, l’année dernière, le prince héritier Mohammad bin Salman (MbS) a déclaré qu’Assad restait au pouvoir, ce qui contredit la position de longue date du Royaume sur la crise syrienne. Cette déclaration a été officiellement approuvée par le ministre syrien des Affaires étrangères, Walid al-Muallem.

L’Égypte, qui préconise depuis des années que les États arabes renouent avec le régime syrien, semble suivre une voie différente. Le Caire a récemment exposé sa position sur la Syrie, à savoir que la Ligue arabe n’acceptera à nouveau la Syrie, qu’une fois qu’une solution politique à la guerre civile, sous l’égide de l’ONU, aura été convenue ; bien que le Caire continue de maintenir des liens de sécurité et de renseignement avec le régime d’Assad. Le Koweït n’a pas encore normalisé ses relations avec la Syrie, bien qu’il y ait eu des indices d’ un prochain rapprochement entre Koweït City et Damas, plus tard dans l’année…

Alors que la Russie mène des efforts diplomatiques visant à convaincre les États arabes de normaliser leurs relations avec le régime d’Assad et d’envisager l’adhésion de la Syrie à la Ligue arabe un mois avant le prochain sommet arabe annuel en Tunisie, les États-Unis s’efforcent au contraire de retarder le processus afin de ne pas compromettre la recherche d’une solution (« la solution américaine »), à savoir celle d’une solution politique durable en Syrie qui sert les intérêts de Washington. En ce sens, il est fort probable que le ralentissement de la réintégration de la Syrie dans le cercle diplomatique du monde arabe soit, du moins en partie, le résultat de la « tournée » du mois dernier du secrétaire d’État américain Mike Pompeo au Moyen-Orient. Ce haut diplomate de Washington accompagné d’autres envoyés américains a« probablement » mis en garde les régimes arabes d’une réintégration de Damas sans aucun règlement politique permanent de la guerre civile en Syrie.

L’administration américaine fait pression sur certains États arabes pour qu’ils s’abstiennent de normaliser davantage leurs relations avec Assad afin d’obtenir de Damas des « concessions » concernant le futur rôle de l’Iran en Syrie. Malgré les pressions de Washington exercées sur les États de la région pour qu’ils ralentissent le retour de la Syrie, le secrétaire général de la Ligue arabe, Ahmed Aboul-Gheit, a déclaré que l’organisation n’avait pas encore conclu d’accord final sur la réadmission de Damas, mais que cette question serait abordée lors de la réunion de la Ligue arabe le mois prochain à Tunis.

Alors que Riyad, Abou Dhabi et Manama privilégient de plus en plus la Russie par rapport à l’Iran ou à la Turquie comme l’acteur extérieur en Syrie le mieux à même de mener les efforts de stabilisation, ces membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) se tournent vers Moscou, car ils sont de plus en plus préoccupés par les intentions de Téhéran et d’Ankara en Syrie après le retrait militaire américain du nord du pays (si les forces américaines se retirent). L’Arabie saoudite et ses alliés régionaux cherchent à s’opposer à la conduite de l’Iran en Syrie en renforçant la position de la Russie au Levant aux dépens de celle de Téhéran.

Dans ce contexte, les absences dont celles des Saoudiens à l’AESD de Beyrouth ont permis à Riyad de s’opposer à Téhéran et à son principal représentant régional, le Hezbollah, qui a trop d’influence au Liban selon de nombreux chefs d’États arabes. Mais en n’envoyant pas leurs chefs d’État au sommet au Liban, les États anti-iraniens du CCG ont affiché une «  politique contradictoire » avec leur nouvelle approche en Syrie, qui supposerait que pour contrer l’influence de l’Iran, il faudrait « réhabiliter » le régime de Damas (allié de Téhéran) plutôt que de le boycotter.

En effet, les forces sur le terrain en Syrie qui sont fidèles à Assad ont repris presque tous les territoires auparavant contrôlés par l’État islamique et les rebelles sunnites, renforçant ainsi le régime Syrien dans sa prétention d’avoir «gagné» la guerre civile. De plus, avec un nombre croissant d’États arabes, y compris les Émirats arabes unis, riches en pétrole, qui peuvent jouer un rôle majeur en termes d’investissement dans la reconstruction de la Syrie, la tendance régionale est à la ré-adhésion de la Syrie dans le giron diplomatique .

Cependant, alors que la crise syrienne entre dans une nouvelle phase et se rapproche de la période «post-conflit», la question de la légitimité d’Assad et celle de la subordination de Damas à Téhéran continueront de compliquer les perspectives de retour de la Syrie dans la Ligue arabe.

Ali Hussein Bakeer est analyste en relations internationales et conseiller politique. Vous pouvez le suivre sur Twitter @AliBakeer.

Giorgio Cafiero est le PDG de Gulf State Analytics (@GulfStateAnalyt), une société de conseil en risque géopolitique basée à Washington, DC. Vous pouvez le suivre sur Twitter @GiorgioCafiero.

Traduction Alexandra Allio De Corato

Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 75 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*