Assad a besoin des États-Unis et de ses alliés pour la reconstruction

Au fur et à mesure que Damas progressera vers une intégration régionale complète, son plus grand défi sera d’obtenir les centaines de milliards de dollars nécessaires à la reconstruction d’après-guerre.

Damas et ses partenaires ne peuvent pas reconstruire le pays par eux-mêmes dans un contexte de restrictions budgétaires croissantes, de sorte que Washington a un effet de levier sur les principaux problèmes de transition, même si Assad continue de gagner du temps.

Depuis Décembre dernier, plusieurs États arabes ont rouvert leurs ambassades en Syrie, ce qui a suscité des spéculations quant à la participation du régime Assad au prochain sommet de la Ligue arabe, après avoir été exclu de l’organisation pendant plus de sept ans. Au fur et à mesure que Damas progressera vers une intégration régionale complète, son plus grand défi sera d’obtenir les centaines de milliards de dollars nécessaires à la reconstruction d’après-guerre. L’administration Trump devrait donc travailler avec ses alliés régionaux pour ralentir cette réintégration et tirer parti du financement de la reconstruction pour faire pression sur les intérêts américains.

LA SYRIE NE PEUT PAS FINANCER SEULE SA RECONSTRUCTION

Après des années de guerre destructrice, l’économie syrienne n’est plus que l’ombre de ce qu’elle était autrefois. Selon le Bureau central des statistiques du pays, le PIB a diminué des quatre cinqièmes entre 2010 et 2016. La Banque mondiale a déterminé que les recettes publiques sont tombées de 23 % du PIB en 2010 à moins de 3 % en 2015, et que la lire s’est dépréciée de 459 % au cours de la même période en raison de la perte de revenus pétroliers, d’un effondrement du commerce alimenté par les sanctions, de l’émergence d’une économie informelle robuste, d’un manque de capacité locale à percevoir des impôts, et autres facteurs.

La Commission économique et sociale des Nations Unies pour l’Asie occidentale estime le coût de la reconstruction à près de 400 milliards de dollars, dont 65 pour cent dans le secteur du logement selon les données du FMI.

Dans le même temps, une grande partie de la communauté des affaires syrienne a fui, la Banque mondiale signalant que la part des investisseurs privés dans le PIB est tombée de 12 pour cent en 2010 à 4 pour cent en 2015. Le reste de la communauté des affaires est en grande partie affiliée à l’oligarchie de Bachar al-Assad : au moins 270 personnes et 72 entreprises liées au régime ont été inscrites sur les listes du Trésor américain, sur les listes de sanctions de l’UE ou sur les deux, y compris des personnalités pro-régime comme Rami Makhlouf, Samer Foz et Muhammad Hamsho.

LA LÉGALISATION DE LA DÉPOSSESSION

En bref, les secteurs publics et privés syriens ne sont pas prêts à relever le défi de la reconstruction nationale. Au lieu de cela, ils semblent se concentrer davantage sur la récompense des élites de la capitale et d’autres zones métropolitaines tout en redessinant la carte communale du pays. Par exemple, plutôt que de s’attaquer à la tâche cruciale de fournir des logements aux quelques cinq millions de réfugiés encore bloqués à l’étranger, les efforts de construction actuels se concentrent sur les hommes d’affaires pro-régime qui lancent de grands projets de logements de luxe et de divertissement dans les municipalités de la région de Damas comme Marota City, Jobar et Al-Qabun, et d’autres à venir dans Alep et Homs.

Selon des entrepreneurs locaux, les appartements dans de tels développements seront évalués à 3 500 $ le mètre carré, ou près de 500 000 $ pour une unité de trois chambres à coucher, bien au-delà de la portée des réfugiés de retour.

En même temps, le gouvernement s’est régulièrement approprié autant de biens qu’il le pouvait, en partie en promulguant plus de vingt nouvelles lois sur la propriété pendant la guerre.

La loi controversée n° 10 (2018) a créé des zones de réaménagement dans toute la Syrie et n’a donné qu’un an aux propriétaires actuels de biens immobiliers pour enregistrer leurs demandes en personne auprès des responsables gouvernementaux, une condition impossible à remplir pour de nombreux dissidents politiques, réfugiés et autres propriétaires

Cette politique est également très problématique car, selon Human Rights Watch, seulement 50 % des biens syriens étaient officiellement enregistrés avant la guerre. De même, la loi no 3 (2018) autorise les gouverneurs à démolir des bâtiments privés sur certains terrains, tandis que le décret législatif no 63 (2012) autorise le gouvernement à saisir des biens appartenant à des « terroristes » c’est-à-dire des opposants politiques du régime et sans procédure régulière.

Des rapports anecdotiques racontent la même histoire, certains propriétaires se plaignant d’avoir été dépossédés de leurs biens lucratifs et d’avoir étaient payés aussi peu que 10 % de leur valeur.

DES OPTIONS DE FINANCEMENT LIMITÉES À L’ÉTRANGER

Malgré l’attrait de nouveaux projets lucratifs dans une région financièrement stagnante, les investisseurs « ne mordent pas », pas même les plus proches alliés d’Assad.

L’Iran a signé plusieurs mémorandums d’accord avec Damas sur des questions telles que la lutte contre le blanchiment d’argent et l’encouragement des investissements conjoints, mais ces accords sont plus symboliques que financièrement significatifs. L’augmentation des sanctions depuis que Washington s’est retiré de l’accord nucléaire iranien l’année dernière a limité le pouvoir de dépenser de la République Islamique en Syrie, bien que Téhéran demeure une source importante de crédit pour Damas, lui prêtant pour 6 à 7 milliards de dollars de pétrole brut depuis 2013.

Un autre allié, Moscou, a publiquement insisté pour être le principal courtier de la reconstruction après avoir dépensé environ 1,2 milliards de dollars par an en opérations militaires en Syrie, selon le journal russe Vedomosti. Pourtant, le Kremlin est confronté à ses propres défis financiers et ne peut se permettre de subventionner un tel réaménagement à grande échelle. Au lieu de cela, les entreprises russes ont signé de nombreux contrats axés sur l’extraction des ressources de la Syrie, y compris un accord de cinquante ans conclu par Stroytransgaz pour monopoliser la production de phosphate et divers accords pour libérer, défendre et/ou développer les champs pétroliers et gaziers (par ex.avec la société Evro Polis).

En revanche, les États membres de l’UE ont insisté sur le fait qu’ils n’engageraient pas de fonds de reconstruction en Syrie sans progrès politique tangible. En fait, ils sont allés plus loin que les États-Unis en sanctionnant de nombreux hommes d’affaires syriens corrompus sur lesquels le régime compte pour obtenir un financement étranger.

Fin janvier, l’UE a ajouté 11 hommes d’affaires et 5 entités à sa liste de sanctions en pleine « expansion », qui compte désormais 270 Syriens et 70 entités au total.

La perspective d’obtenir des fonds auprès d’institutions financières internationales n’est pas non plus réaliste à l’heure actuelle. Outre le fait que Washington et l’Europe s’opposent à de telles mesures, le régime d’Assad s’est farouchement opposé à toute réforme économique, même modeste, du type de celles que ces institutions exigent habituellement, pour réduire au minimum la corruption et accroître la transparence et la responsabilité.

Quant aux États arabes, leur vision de la reconstruction n’est pas monolithique. L’Egypte n’est pas en mesure d’investir, mais elle a accueilli Ali Mamlouk, le conseiller en sécurité d’Assad, en Décembre dernier et aspire à capitaliser sur de nouveaux projets en Syrie en y envoyant des travailleurs et des entreprises publiques pour travailler.

En Jordanie et au Liban, on ne dispose pas encore de statistiques sur l’impact de la réouverture du poste frontière de Nasib, mais tout avantage macroéconomique serait marginal selon la Banque mondiale, le commerce avec la Syrie ne représentait que 4 % ou moins du commerce extérieur global de chaque pays avant même la guerre.

Certes, la traversée reste économiquement importante dans le cadre d’un itinéraire de transport de longue date pour les marchandises jordaniennes. Pourtant, le régime d’Assad exploite la situation en imposant des frais de douane massifs. Selon l’Association des propriétaires de camions jordaniens et libanais, les camions jordaniens et libanais doivent maintenant payer environ 800 $ et 700 $, respectivement, pour traverser la frontière, tout simplement.

Parmi les États du Golfe, l’Arabie saoudite reste hostile au régime d’Assad et ne s’intéresse donc pas aux investissements de reconstruction. Pourtant, les proches alliés de Riyad, Bahreïn et les Emirats arabes unis, explorent la possibilité de rétablir leurs relations avec Damas. Fin janvier, les Émirats arabes unis ont accueilli une réunion très médiatisée entre une délégation commerciale Syrienne et la Chambre de commerce d’Abou Dhabi concernant la coopération avec le secteur privé. Depuis cette réunion, cependant, tous les plans ambitieux ont été suspendus, apparemment en raison des pressions américaines.

RECOMMANDATIONS POLITIQUES

Les objectifs politiques déclarés de l’administration Trump en Syrie ont été réaffirmés lors de la réunion du 6 Février dernier de la  » Coalition mondiale pour la défaite de l’Etat Islamique: à savoir, repousser l’hégémonie Iranienne, détruire l’Etat islamique, et conditionner la reconstruction à de réels progrès politiques décrits dans la résolution 2254 du Conseil de Sécurité des Nations Unies.

Maintenant que l’administration Trump a l’intention de renoncer à la plupart de ses moyens de pression militaires à l’intérieur de la Syrie, elle devra cependant coordonner davantage sa stratégie avec ses alliés régionaux pour atteindre ces objectifs. Son dernier et meilleur levier à cet égard est la reconstruction.

Par conséquent, Washington devrait fermement subordonner le déblocage de l’aide financière et de l’aide à la reconstruction aux progrès politiques syriens. Entre autres mesures, elle devrait exiger de Damas qu’elle prenne les mesures suivantes :

Mettre fin à la conscription forcée.

Accepter les dispositions de la Résolution 2254, y compris les élections nationales d’ici 2021.

Éloigner de tout projet de reconstruction les personnes sanctionnées du régime.

S’abstenir d’interférer avec les organisations humanitaires enregistrées, y compris l’Organisation des Nations Unies.

Libérer les quelque 100 000 prisonniers politiques syriens qu’elle détient.

Libérer tous les prisonniers américains, y compris Austin Tice et Majd Kamalmaz.

Si la Russie et l’Iran ont gagné la phase militaire de la guerre, ils ne peuvent gagner la paix tant qu’ils sont incapables de reconstruire la Syrie. Plus que jamais, Assad et ses alliés ont désespérément besoin de l’aide internationale. Pourtant, même ce besoin criant n’est peut-être pas suffisant pour obliger le régime à prendre des mesures à l’égard de l’une ou de l’autre des mesures susmentionnées. Comme le montre la conduite d’Assad pendant la guerre, il se soucie peu du sort du peuple syrien et il est peu probable qu’il donne la priorité à la reconstruction mais plutôt à sa propre survie politique. À court terme, il tentera probablement d’attendre que Washington et l’UE se retirent tout en consolidant son emprise sur le pays.

Pour obtenir des progrès, Washington devrait donc non seulement tirer parti des fonds de reconstruction, mais aussi augmenter les coûts budgétaires d’Assad, par exemple, maintenir le pétrole et le gaz hors de sa portée, ce qui créerait une nécessité aiguë de faire des concessions.

En faisant participer des alliés régionaux et en faisant davantage pression sur le régime, les États-Unis pourraient encore être en mesure d’atteindre certains de leurs objectifs en Syrie.

Jomana Qaddour est analyste syro-américaine et doctorante au Georgetown University Law Center, où elle se concentre sur les questions constitutionnelles syriennes. https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/view/assad-needs-the-united-states-and-its-allies-for-reconstruction

Traduction Alexandra Allio De Corato

Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 85 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

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