Al-Qaïda au Yémen, trois ans après la « libération » de Mukalla

Peu après l’entrée au Yémen de la coalition dirigée par les Saoudiens, la branche locale d’Al-Qaïda a pris le contrôle d’une grande ville yéménite, Mukalla, pendant un an. En dépit des nombreuses personnes qui saluent la « libération » de Mukalla en Avril 2016 par les forces soutenues par les Etats-Unis sur le terrain comme un succès majeur dans la lutte contre le terrorisme au Yémen, la réalité est qu’Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique demeure une grave menace dans ce pays ravagé par la guerre pour de nombreuses raisons, notamment la volonté de certains alliés de Washington de coordonner leur lutte avec le groupe (Al-Qaïda) dans la guerre contre les Houthis alliés de l’Iran.

Une grande partie de la couverture médiatique de la guerre civile au Yémen s’est concentrée sur le conflit entre la rébellion Houthi soutenue par l’Iran d’un côté, et la coalition Saoudienne/Emirienne et le gouvernement du Yémen reconnu au niveau international, quoique exilé, de l’autre. Pourtant, la montée en puissance de deux forces extrémistes sunnites dans le pays telles que Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQAP) et l‘Etat Islamique d’Irak et la province du Levant et du Yémen (ISIL-YP), a rendu la guerre multidimensionnelle du Yémen de plus en plus complexe. Au milieu de la désintégration et de l’effondrement du pays après la prise de contrôle de Sana’a par les Houthis en 2014, les deux groupes djihadistes ont capitalisé sur des conditions chaotiques pour s’installer durablement.

Début Avril 2015, peu après le lancement de «l’Opération Tempête Décisive» par la coalition militaire Saoudienne, l’AQAP a envahi et occupé Mukalla, cinquième ville du Yémen et capitale du gouvernorat d’Hadramaout, pendant une année. Après l’entrée des extrémistes liés à Al-Qaïda dans la ville portuaire de la mer d’Arabie, les troupes Yéménites n’ont pas réussi à se battre, la plupart se rendant ou s’enfuyant. Peu de temps après, l’AQAP a mis en place un appareil d’Etat dans la ville yéménite, semblable au système d’Etat d’ISIS en Syrie Orientale et dans l’ouest de l’Irak. L’AQAP a collecté des revenus par le biais de redevances, a mis en place un système judiciaire avec des tribunaux de la charia exécutant des criminels en public.

Du point de vue de Washington, la prise d’un aéroport, du port de Mukalla et d’un terminal d’exportation de pétrole par l’AQAP a constitué un franchissement inacceptable dans la crise Yéménite. Ainsi, en grande partie à cause des pressions exercées par les Etats-Unis, Abou Dhabi et ses alliés au Yémen se sont concentrés sur le retrait de l’AQAP du pouvoir à Mukalla. Les Emiratis ont rassemblé une force de 12 000 combattants Yéménites et Emiratis, composée principalement de combattants tribaux d’Hadramaout, pour expulser l’AQAP de Mukalla. Le gouvernement Yéménite dirigé par Abdrabbuh Mansur Hadi a créé l’élite Hadrami, que les Emirats Arabes Unis (EAU) ont supervisé et que les Saoudiens ont payé avec l’appui technique de l’armée Américaine.

En Avril 2016, les forces terrestres Yéménites et Emiriennes, soutenues par des avions de combat Saoudiens et des drones américains, ont libéré Mukalla de l’AQAP. Les opérations n’ont duré que quelques jours et le dernier jour, les forces Yéménites et Americano-Emiriennes ont renversé l’AQAP, tuant environ 800 combattants du groupe terroriste, selon la coalition. Mais il est important de noter que les Emirats Arabes Unis ont également permis à de nombreux membres de l’AQAP de quitter pacifiquement la ville, ce qui a conduit à des critiques à l’encontre des Emiriens pour avoir permis aux militants liés à Al-Qaïda de se réinstaller ailleurs après leur avoir donné une retraite sûre. Mukalla, contrairement à Alep, Mossoul ou Raqqa, est restée en grande partie intacte après la chute de l’AQAP, ce qui montre à quel point la violence a été évitée.

Le fait que les forces soutenues par les Etats-Unis aient réussi à reprendre Mukalla a rapidement permis aux EAU de mieux se positionner vis-à-vis de Washington et d’autres capitales occidentales, comme une puissance montante dans le monde Arabe, qui assume ses responsabilités dans la « guerre contre le terrorisme » mondiale. Depuis les attentats du 11 Septembre 2001, dont deux des pirates de l’air étaient des Emirats Arabes Unis, les dirigeants des EAU cherchent à s’imposer aux yeux des Américains comme le leader du monde Islamique dans la lutte contre l’extrémisme. Sans aucun doute, sur fond de nombreux échecs dans la lutte de la coalition contre Houthis, la nouvelle de la victoire d’un membre clé de la coalition sur l’AQAP a servi un important objectif de relations publiques pour Abu Dhabi.

Depuis la perte de Mukalla par l’AQAP, les opérations menées par les Emirats contre le groupe terroriste avec le soutien des Etats-Unis ont également entraîné une perte pouvoir importante pour l’AQAP. Mais la chute de l’AQAP à Mukalla et les campagnes menées par les Emirats Arabes Unis contre elle, n’ont pas marqué la fin du franchisé Yéménite d’Al-Qaïda comme acteur influent dans la guerre civile. Au contraire, l’AQAP demeure l’entreprise la plus puissante d’Al-Qaïda et, bien qu’il ne soit pas le seul groupe djihadiste au Yémen, c’est le plus important du pays. Depuis que l’AQAP a perdu Mukalla, le groupe terroriste s’est déplacé et a mené des opérations dans les gouvernorats de Bayda, Shabwah et Abyan, où il a combattu une foule d’acteurs, des Houthis aux séparatistes du sud soutenus par les Emiratis et à l’ISIL-YP. Bien que les Etats-Unis aient mené un nombre de frappes aériennes contre l’AQAP nettement inférieur en 2018 qu’en 2017, un porte-parole du CENTCOM (Haut Commandement) des Etats-Unis a déclaré que l’organisation terroriste demeure une « menace importante ».

Au cours des trois dernières années, l’AQAP a bénéficié de ses réseaux financiers établis et de sa capacité à recruter des Yéménites privés de leurs droits, qui soutiennent l’idéologie salafiste du groupe. Le succès de l’AQAP à maintenir sa présence au Yémen depuis la perte de Mukalla est en grande partie attribuable à la projection de l’organisation d’une image plus modérée aux yeux des Yéménites, observant que l’AQAP se concentrait sur la stabilisation des régions pauvres du pays et fournissait de l’eau, du carburant, de l’électricité et une certaine sécurité aux habitants. Une telle stratégie contraste avec les stratégies précédentes de l’AQAP qui privilégiait les attaques contre des cibles internationales. De plus, le groupe a su utiliser les médias sociaux et s’est servi de ses derniers pour diffuser ses récits anti-Houthi et anti-Hadi.

Un autre facteur qui a été de bon augure pour l’AQAP, a été l’accent mis par la coalition militaire Saoudienne sur la lutte contre les Houthis. En conséquence de la priorité accordée par la coalition à la lutte contre les Houthis plutôt qu’à la lutte contre la main d’Al-Qaïda au Yémen, non seulement des ressources des campagnes contre l’AQAP ont été détournées de cet objectif, mais il y eut également des cas où Riyad et Abu Dhabi se sont alliés avec la branche Yéménite d’Al-Qaïda contre Ansaroullah (Houthis). Comme l’ont déclaré certains commandants militaires Emiratis, dans certains cas, les combattants de l’AQAP ont été absorbés par les forces militaires des Emirats Arabes Unis, soulignant ainsi la volonté de l’organisation terroriste de coopérer avec la Coalition Arabe.

Du point de vue Américain, les menaces les plus graves pour la sécurité nationale Américaine hors du Yémen sont les branches locales d’Al-Qaïda et d’ISIS. Par conséquent, le fait que les alliés des Américains dans le Golfe aient pris des mesures pour légitimer et parrainer ces forces salafistes dans le cadre de la Coalition Arabe contre les Houthis a mis en lumière un problème de discorde entre les responsables à Washington et leurs homologues à Abu Dhabi et Riyad. Alors que la Coalition se concentre sur ce qui sera probablement une lutte longue et sanglante pour renverser les Houthis de Sana’a, il semble que la Coalition dirigée par les Saoudiens continuera de considérer Ansarullah, plutôt que AQAP, comme la menace la plus grave au Yémen.

Pour l’avenir, la menace que représente le AQAP non seulement pour les Yéménites, mais aussi pour la sécurité mondiale en général, restera réelle. Malheureusement, il y a fort à parier que le Yémen continuera de vivre dans le chaos, la pire catastrophe humanitaire du monde se multipliant à mesure que la guerre civile éclate. Dans ce contexte, il est difficile d’imaginer que l’AQAP ne poursuive pas son expansion et l’exploitation d’innombrables problèmes dans tout le Yémen.

Ainsi, trois ans après la libération de Mukalla, il y a de bonnes raisons de s’inquiéter d’un retour de l’AQAP, bientôt.

Par Giorgio Cafiero

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Traduction Alexandra Allio De Corato




Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 85 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

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